Dénoncer la violence

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Raphaël Pépin
Raphaël PépinEnseignant diplômé et consultant en comportement canin professionnel certifié
B. Ens, CTC, PCBC-A, CSAT, CPDT-KA, FFCP
Cette publication est définitivement plus personnelle que mes articles habituels. Une première version de ce texte a été écrite en avril 2021 suite aux dénonciations de maltraitance animale par le biais de "La Voix de l'Est", dans le but de dénoncer à mon tour des gestes moins spectaculaires, mais tout autant inacceptables. Je le fais en premier lieu en tant que propriétaire de chien et non en tant que professionnel puisque ces incidents ont eu lieu alors que je ne connaissais pratiquement rien du monde canin.
 
Les événements que je m’apprête à relater se sont produits il y a près de 12 ans et malheureusement, des pratiques similaires se produisent encore régulièrement de nos jours. Les dresseurs désuets et dangereux sont aussi nombreux qu’à l’époque, mais la bonne nouvelle est que les éducateurs compétents sont maintenant beaucoup plus faciles à trouver. Voilà donc une histoire à laquelle je repense encore quotidiennement, même si plus d’une dizaine d’années s’est écoulée depuis.

Le tout début

J’étais une jeune adulte, je venais tout juste d’emménager dans ma première maison. Je pouvais enfin penser à adopter un chien. J’ai passé des heures à choisir la race qui me conviendrait le mieux, autant de précieuses heures à choisir un éleveur éthique et attendu plusieurs mois mon tour sur la liste d’attente de l’éleveur choisi. Je voulais tellement bien faire les choses!

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Je ne connaissais presque rien aux animaux et l’idée d’être incompétent dans la matière me rendait très nerveux, je m’apprêtais tout de même à être responsable d’un petit être vivant. Puisque je suis du genre à ne rien laisser au hasard et que cela aidait à me faire patienter avant de recevoir ma petite protégée, j'ai lu une vingtaine de livres sur le sujet de l’éducation canine avant même de rencontrer ma petite Kiana. J'ai également sondé mon entourage pour trouver les meilleurs éducateurs de la région, les recommandations étaient unanimes, je me suis donc inscrit à des cours de maternelle avant même de recevoir la bête en question.

Le premier cours

Premier cours avec la "professionnelle" qu'on m'avait chaudement recommandée: Kiana, âgée alors d’environ 3 mois, est très nerveuse de voir la quinzaine de chiens et leurs propriétaires dans un modeste local d'entraînement. En observant le non-verbal de Kiana (la queue entre les jambes, posture basse, oreilles aplaties) la dresseuse me dit: "Elle est trop stressée pour entrer ici, je vais faire ce que sa mère ferait." Elle empoigne Kiana, qui pèse à ce moment autour de six livres, par la peau du cou et la balance légèrement dans le vide. Kiana hurle d'un cri que je n’aurais jamais pu croire possible de provenir d’une si petite créature.

 

La dresseuse rétorque: "Je vais la lâcher seulement quand elle sera calme et détendue." Ce qui n'arriva jamais... La dresseuse a donc dû la remettre au sol malgré la panique continue, Kiana n'était pas moins stressée après cette manœuvre, je peux vous le garantir. C'est ainsi qu'a débuté une série de cours où l'on devait étrangler nos chiens à répétition en donnant des coups de laisse pour qu'ils écoutent, pour les "casser", pour qu'ils apprennent à être de bons chiens. De semaines en semaines, la dresseuse confondait la panique et l’anxiété de Kiana pour de la confrontation et des tentatives de domination. Elle me répétait souvent que j’étais chanceux qu’elle ne fasse pas 70 livres, car avec un tel caractère, je n’en viendrais pas à bout. Kiana avait seulement besoin d’être rassurée. Je ne le voyais pas à l’époque, cette “professionnelle” non plus.
 
Je voulais tellement bien faire, je me rendais compte que cette façon d’entraîner ne ressemblait en rien à ce que j'avais lu dans les livres... mais c'était une professionnelle, elle faisait ce métier depuis les années 70, elle devait savoir ce qu'elle faisait. Mon instinct me disait de quitter, mais je n’ai pas trouvé le courage de quitter, de défier l’autorité.

Une profession non réglementée

Ce n'est que plus tard que j'ai appris que la profession n'est pas réglementée, qu'elle est remplie de charlatans, et que non, cette dresseuse ne savait pas ce qu'elle faisait. En fait, elle ne savait pas qu’elle ne savait pas, probablement par manque de formation continue ou d’ouverture à remettre en question ses connaissances antérieures. Bien sûr, elle utilisait aussi la nourriture comme récompense. Mais le fait d'utiliser les récompenses ne compense en rien l'usage de la peur et de la douleur. En fait, les recherches démontrent que c’est même pire, mais ce sera le sujet d’un autre article.

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Résultats de cette maltraitance: Kiana a encore à ce jour peur des humains qui approchent les mains vers elle et moi je repense à ces images presque quotidiennement. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir réagi autrement, de ne pas avoir arrêté ces agressions injustifiées, d'avoir fait confiance à une dresseuse qui n’est en rien une professionnelle malgré les dizaines d’années d’expérience.

Par la suite, j'ai travaillé avec une autre dresseuse, moins violente, mais tout aussi erronée. Cette dernière enseignait à faire des simulations de morsures (donner des coups avec les doigts dans le visage de ma chienne) et à être son "leader". Bien que moins violentes, ces techniques sont tout aussi inappropriées et synonyme d'incompétence.
 
Ce n'est qu'à la troisième intervenante, Nancy Tucker, où j'ai finalement trouvé une professionnelle à jour et adéquate qui a pu m'aider à entraîner Kiana convenablement et à lui redonner confiance. C'est d'ailleurs grâce à elle, ayant agi à titre de mentore, si je suis aujourd'hui un professionnel dans le domaine.

Une réalité encore d'actualité

Malheureusement, mon métier de consultant en comportement canin m'a mené à entendre des histoires encore plus terribles de la part de clients et la liste des charlatans qui utilisent la peur et la douleur dans la région est encore très longue.
 
Les histoires ne manquent pas: J’ai vu des chiots timides, terrorisés, plaqués au sol pendant qu'une meute venait les sentir, chien après chien, pour "donner confiance" au chiot. J’ai écouté le récit bouleversant de clients dont leur chien a été battu à grands coups de pieds devant leurs yeux. On nous a déjà consultés pour un chien qui avait peur de sortir de son tapis, car on lui avait appris à rester dessus en l'électrocutant ou l’étranglant dès qu'il en sortait (en passant, je peux apprendre cela à votre chien en 5 minutes avec de la nourriture). Des propriétaires à qui on a demandé de pendre leur chien au bout de la laisse quelques minutes avant les séances d’entraînement, de façon à ce qu'il manque d'air et qu'il soit calme par la suite. Ces conseils viennent tous de faux "professionnels", et malheureusement, ils n'ont pas été exagérés. 

 

Ces dresseurs continuent de terroriser des chiens quotidiennement car ils pratiquent toujours ce métier. Les principales raisons pour lesquelles il est encore possible pour ces gens de pratiquer sont d’une part, parce que le gouvernement ne fait rien pour réglementer la profession même s’il s’agit d’une question de sécurité publique, mais aussi parce que le public n’est généralement pas assez éduqué à savoir comment trouver un intervenant compétent. C’est donc sur cette deuxième raison que je tente d’avoir un impact en éduquant le plus de propriétaires possible pour ainsi limiter ces erreurs difficilement réparables. Vous pouvez lire un de mes articles sur le sujet ici même.
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Pourquoi dénoncer?

En plus de faire prendre conscience aux gens que la prudence est de mise, je veux également inciter les propriétaires à dénoncer la violence. La douleur, la peur et l'intimidation n'ont pas leur place en éducation. Il est difficile de mettre un terme à ce fléau, car ces faux professionnels en forment de nouveaux et la roue est sans fin. Si vous avez vécu des expériences similaires, je vous encourage à les dénoncer dans l'espoir qu'un jour, nous n'ayons plus à craindre cette maltraitance qui vient de gens qui supposément aiment les animaux plus que tout!
 
Je suis tout à fait conscient que dénoncer n’est pas une chose facile à faire. Vous avez sûrement remarqué que je le fais seulement douze années plus tard et je ne mentionne pas les noms des gens ayant commis ces actes. Il faut beaucoup de courage pour se tenir debout devant ces individus qui utilisent la violence, la peur et l’intimidation, car ce ne sont pas des traitements qu’ils réservent uniquement aux animaux. Cependant, ce qui importe, ce n’est pas de ternir le nom de qui que ce soit, mais bien de sensibiliser les propriétaires de chiens à refuser la maltraitance animale au nom de l’éducation et de savoir prendre la défense de son animal quand une situation nous fait douter du bien fondé de l’approche.